Prologue

Je me rappelle encore de cet après-midi-là. Rien n’avait laissé présager que la simple visite de ma fille Claire, et de ma petite fille Louise, allait raviver autant de souvenirs.
Ma mémoire n’étant pas encore trop défaillante et mon corps pas encore assez meurtri, j’ai pu l’espace d’un moment m’y replonger et ressentir de nouveau cette “première fois”.
Car rien n’aurait laissé penser que moi, Charlotte Crussol - Cranfield, fille héritière du Comte de Middlesex, je puisse quitter ma grisaille Londonienne pour le soleil prospère du Sud de la France et plus particulièrement des collines de l’Uzège.
Embrasser ses doux vallons parsemés de champs de vignes et d’oliviers où chaque virage est un belvédère sur les gorges sinueuses du Gardon, où chaque été est bercé par le chant des cigales, où chaque inspiration est une ode à l’amour et à la vie, tant l’air y est empreint de vitalité et de liberté. Cette nature si lointaine des mondanités de ma chère Londres m’a appris à me réconcilier avec le cycle naturel du temps, me libérant des contraintes aristocratiques et me permettant d’accéder à une indépendance de corps et d’esprit que j’aurais eu bien du mal à trouver dans ma chère ville trop éprise de ses pairs conservateurs. Et bien que j’aie troqué The Old Smoke et mon habit de comtesse pour la brume et la rosée matinale du Duché d’Uzès, elle fait partie intégrante de qui je suis. Elle a alimenté mes premières folles pensées, a bercé mes premiers émois et doutes, a consolidé mon désir de plus de liberté, a construit les arguments nécessaires à me défaire des chaînes asservissantes de mon héritage patriarcal.
Ce fut cet été-là que je commençai à me définir, à accepter qui je suis tout en refusant ce qu’on voulait que je sois. Ce moment suspendu dans le temps, où ma vie prit un tournant, surprise par le destin, mettant celui qui allait être mon défunt bien-aimé sur mon chemin. Car chaque réveil me rappelle un peu plus, que je suis née cette après-midi-là. Ce jour, où une simple ouverture dans un mur, où un geste si anodin, allait ouvrir une fenêtre sur l’amour, la vie, l’indépendance, et la liberté d’être celle que je voulais être.
Mais je vous en prie, prenez le temps de vous asseoir, de vous adosser, de vous appuyer contre la fenêtre, de prendre votre coussin préféré ou même de vous allonger, et laissez-moi vous raconter en quoi il fut, ce jour, le début de ma vie, le point de départ de la femme, qu’aujourd’hui, je suis.